La haine de l’argent : retour sur une jalousie maladive

Ce titre un peu ravageur fait référence à une tribune publiée dans le journal Le Point par Pascal Bruckner (1), dont on peut penser ce que l’on veut mais qui a au moins eu le mérite de mettre le doigt sur une des grandes contradictions du monde latin en général, du particularisme républicain français en particulier. Pourtant ni la République ni la religion n’offre d’opposition formelle à l’argent. Alors sur quoi donc râle la France ? Décodage.

Et puis vînt la République

La Révolution, en France, a pu jadis se saisir d’un héritage « républicain » antique pour contribuer à en faire un des fondements du nouvel ordre qu’elle entendra instaurer dès 1792. La conception républicaine implique une intervention étendue de l’État et de la loi contre toutes les formes de domination, au rang desquels on pourrait classer le lien patron-salarié. Or il n’y a de domination qu’au travers d’une élite, d’une caste. Et voilà que l’Etat montre l’exemple…

Tout au long du XIXe siècle, les divers régimes républicains accoucheront en effet de la mise en place d’un système éducatif et administratif fondé sur l’idéal méritocratique. La France entretient alors le mythe du prestige social traditionnellement lié au service de l’Etat, qui culminera par la création de l’ENA vers 1945, visant à unifier le recrutement des différents corps de hauts fonctionnaires. Dans ce concept, seuls les meilleurs obtiendront les meilleures places. Vu de l’Etat, la réussite individuelle ne réside pas dans l’accumulation d’une fortune personnelle de sorte qu’un humoriste peut y être plus admiré qu’un capitaine d’industrie. Cet élitisme sera le produit d’une lente construction intellectuelle qui repose sur la conception bien française de la République (3). Si l’argent n’est donc pas présent dans le concept républicain, sa conception de la méritocratie participe néanmoins à une première jalousie : celle du subordonné vis-à-vis de l’élite, formaté dans les consciences populaires par la France d’en bas opposée à celle d’en haut. Elite d’Etat ou riche élite, comme toujours à la base, confusion et slogans ne sont jamais très loin…

Catholicisme vs protestantisme

L’autre versant du rapport à l’argent est connu mais semble-t-il qu’il faille fréquemment le rappeler. En caricaturant le trait,  on observe le conflit idéologique patent entre un catholicisme enseignant le dépouillement et un protestantisme professant plutôt la honte de la pauvreté. Les nuances d’usage sont évidemment nécessaires pour mieux étayer cette dichotomie, mais force est de constater que l’Europe latine – donc la France – n’a pas apprivoiser les vertus du protestantisme, loin s’en faut. L’histoire rappelle que le protestantisme provenait de la montée de la bourgeoisie commerçante et affairée de la Renaissance, qui contestait le catholicisme romain, principalement dans les riches cités commerçantes du Nord, soit la Belgique, les Pays-Bas et ce qui est l’Allemagne aujourd’hui. Comme le rappelle Bruckner dans l’article précité : « le protestantisme, récusant le clergé romain parasite, remplace la prière par le travail, faisant de ce dernier un acte quasi religieux ».

Jacques Attali apporte ses précisions concernant la France : « [pour] le protestantisme,  (…) le scandale, c’est la pauvreté, et non la richesse. Alors que pour l’église catholique c’est exactement l’inverse. En particulier, la France y a perdu toute chance d’abondance quand, en 1685, le roi Louis XIV, aux applaudissements de tous, chassa les protestants du pays, en abrogeant l’Edit de Nantes de son prédécesseur Henri IV » (4). Le clergé catholique rappellera pourtant que le christianisme n’est pas contre l’argent, mais contre l’argent ostentatoire et l’argent instrument de pouvoir. La parabole des talents est d’ailleurs là pour le prouver, qui met à l’honneur ceux qui font fructifier leur argent. Las…

Remises en question

En se répandant à frontières ouvertes sur toute la planète, la finance a été mille fois plus rapide que les lois. Et elle le sera encore demain. La fin de la vision keynésienne a aussi été l’occasion d’une expansion sans précédent de la marchandisation du monde, largement soutenue par une hausse très nette de l’environnement juridique : financiers et avocats ont créé leur propre monde, incontrôlable, mouvant et rapide. Et ca fait peur, très peur même. Cette expansion inédite dans l’histoire de l’humanité se frotte alors durement à l’idéal républicain et aux messages évangéliques de tous bords. La haine de l’argent, s’est donc avec la mondialisation et ses excès durables qu’il faut la traduire. De nos jours, les jeunes esprits doués bifurquent davantage vers la finance lucrative plutôt que vers l’industrie productive. L’ère des télécommunications encourage le court-terme instantané plutôt que le long terme réfléchit. La crise de 2008 a magistralement démontré le vaste casino ayant pour terrain de jeu la planète entière. Du coup, ce n’est pas le gain en tant que tel qui dérange, mais son utilisation.

L’art et la manière

La France se divise sur la question de l’argent : elle admet le footballeur à millions mais décapite le trader. L’un est familier, c’est un fils du peuple qui monte, l’autre est un invisible, c’est le rentier trop malin. On peut s’interroger en quoi une prise de risque dans un investissement constitue-t-elle une rente : le nombre astronomique de faillites nous indiqueraient plutôt l’inverse. Au niveau économique, comment créer de la croissance sans apport de l’épargne privée ? En la confisquant, réclament les ultras de la gauche caviar, heureusement bien minoritaires. En favorisant l’investissement, répondent les plus clairvoyant, heureusement majoritaires. Le rapport à l’argent ? Tout est dans la manière. Les moyens de se faire beaucoup d’argent ont toujours existé mais ils font davantage scandale aujourd’hui qu’hier. Mais un monde n’est pas l’autre : autant il est indispensable de se répandre en Ferrari et yacht clinquant dans le monde anglo-saxon, autant il est préférable en France de raser les murs et de se faire discret. La France, nation paysanne, n’a pas de culture de l’exhibition : dans les campagnes, on gardait l’argent sous le matelas, à l’abri des regards du voisin. Méfiance naturelle et culturelle : ainsi s’est forgé la République et ses idées.

L’argent, autrement

Faire fortune aujourd’hui ne saurait être une fin en soi. L’économie et l’industrie s’accommodent mal du « courtermisme » ambiant, c’est une certitude. Pour autant, la recherche d’un monde équilibré ne passe pas par la punition collective quémandée par quelques idéologues du vide, pseudo-prophètes du « c’était mieux hier ». Comme l’écrivait naguère Thierry Fiorilli dans un édito au Vif/L’Express : « [il ne s’agit pas de] pénaliser la réussite financière des uns. Mais de contribuer à faire sortir du marasme les autres ». Une conception qui s’éloigne de cette jalousie maladive dont certains se servent, croyant obtenir pour leur salut l’impératif besoin d’enlever aux riches ce qu’ils ont gagné. L’histoire nous enseigne que ceux qui gagnent sont toujours ceux qui s’adaptent et anticipent les excès.

«  Cherchons à nous accommoder à cette vie ; ce n’est point à cette vie à s’accommoder à nous ». Montesquieu…

(1) A relire à ce lien

(2) Pas de croissance sans riches

(3) Tiré de la page web Le sens de l’Etat et la méritocratie

(4) A relire : Qui mérite d’être riche ?

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