Que les pro-européens lèvent le doigt !

Depuis le temps qu’on nous le dit : avec l’Europe, nous serons plus fort, meilleur et incontournable sur la scène mondiale. C’est joli mais à la lecture des nombreux médias qui s’épanchent sur le sujet, on a l’impression que c’est exactement l’inverse dont il s’agit. Depuis la crise de 2008 et tout le syndrome qui a suivi, les valeurs nationales ont parait-il fait leur grand retour dans l’opinion publique. Les partis politiques ont comme il se doit largement emboîter le pas à « plus de nationalisme » dès l’instant où de toute manière, la classe pro-européenne semble plus minoritaire que jamais.

Une Europe libérale ?

Poser la question serait déjà y répondre ? Ils sont nombreux à fustiger une Europe qui selon eux ne serait qu’un projet néolibéral dès l’origine de l’idée européenne.  On lit de tout sur la toile et les interprétations de l’histoire donnent raison aux uns comme aux autres. Alors, qu’en est-il exactement ? Caricaturalement l’objectif numéro un de l’Europe se devait d’être l’ouverture des frontières et la fin des tracasseries administratives pour le commerce intra-européen. L’idée était  qu’en boostant les échanges, l’emploi augmenterait et la qualité des produits seraient à la hausse, du fait de la concurrence accrue des firmes entre elles. C’est grosso-modo ce qui se passa aux yeux des citoyens, contents des facilités que peut procurer l’euro et sa comparaison des prix. Mais cette Europe des prix et des échanges financiers a fait l’impasse sur l’essentiel.

C’est que l’Europe de Robert Schuman n’a jamais été comprise dans ses fondements. L’audace de ce député lorrain fut de placer la production franco-allemande du charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune pour former la CECA et démontrer l’improbable : la réconciliation franco-allemande. Le marché commun fut conçu comme un instrument de libéralisation des économies nationales. Le Monde Diplomatique rapportait sur son site cette déclaration de Jacques Rueff, un haut fonctionnaire français qui avait mis en lumière dès 1958 cette spécificité libérale de la future union européenne : «  la nouveauté ne réside pas dans l’objectif de libéralisation des échanges, mais dans les moyens d’y parvenir : une construction progressive qui gomme les disparités entre les économies nationales et attribue  à des institutions communautaires dotées de pouvoirs définis une fois pour toutes le soin de créer le Marché commun et de le défendre contre les entreprises tendant à en tourner les dispositions ». En construisant l’Europe comme un « marché institutionnel », le traité de Rome marquerait ainsi la lente et progressive instauration de la pensée libérale, dixit ses détracteurs. Débouchant sur la CEE, cette politique a finalement abouti à l’Europe de Maastricht de 1993 mais déjà ici, il y a un goût amer qui reste en travers de la gorge.

Le Nord et le Sud

Un goût amer qui nous vient par exemple de cette déclaration du français Pierre-François Grond, membre du NPA, le nouveau parti anticapitaliste : « les socio-démocrates ont été les co-fondateurs de l’Europe de Maastricht ». Allusion probable à ces Etats du nord de l’Europe marqués durant les Trente Glorieuses par l’empreinte de la social-démocratie, sorte de centre-gauche pouvant louvoyer à droite selon les humeurs électorales mais qui marque surtout une ligne centriste recouvrant un très large panel d’électeurs. L’Allemagne d’après-guerre a clairement été façonnée par cette ligne politique qui a donné beaucoup de crédit au capitalisme rhénan, aujourd’hui en voie d’essoufflement.

En dehors de l’Italie, l’Europe latine et la France en particulier n’ont jamais goûté au centrisme nordique : la dualité politique y est une règle qui sied mieux à la culture politique hexagonale basée – depuis toujours – sur la confrontation.

A ces Etats s’ajoutent la mosaïque à l’Est, depuis les années 90, et le cas particulier de la mentalité anglo-saxonne qui embrasse tout le Royaume-Uni et l’Irlande. Il n’y a donc pas une mais des Europes dont les mentalités diffèrent plutôt largement.

Le fantasme du fédéralisme

Très minoritaire est donc le courant fédéraliste qui soutient l’Europe. Daniel Cohn-Bendit ou Guy Verhofstadt sont des cas particuliers qui produisent livres sur livres dont se régalent les lecteurs les plus assidus. Mais dès qu’il s’agit d’entrer dans les détails, la magie européenne s’éteint et l’idéologie revient au grand galop. Que peuvent avoir en commun le fédéralisme à l’allemande avec les vertus républicaines et centralistes de la France ? Que peuvent avoir de commun une « City » londonienne tournée vers la finance mondiale et une Ville Lumière plutôt carrefour culturel de la planète ? Quels sont les Etats traversés par la « banane bleue économique » qui s’étend de Manchester à Bologne ? Cette mosaïque qui aurait du faire notre force reste en réalité une tare. D’ailleurs, il n’y a aucune politique étrangère ni politique économique européenne, et en grattant un peu, on constate surtout que personne n’en veut ! En témoigne l’actuel assaut d’indignation bien calculé envers une Allemagne accusée de « germaniser » l’Europe. Ne dit-on pas d’ailleurs que la BCE n’est rien d’autre qu’une copie conforme de la Deutsche Bank ?

Avec les disparités commerciales et industrielles d’un Etat à l’autre, l’heure est à la préservation des acquis et des temples nationaux. La France se bat bec et ongle pour ses agriculteurs alors que ce n’est plus depuis longtemps la priorité ailleurs, ou si peu. Pire, avec des peuples aux aspirations différentes, la carte politique de l’Europe se révèle colorée et loin d’être unifiée. Et même au-delà des définitions vaseuses, la gauche anglaise n’est par exemple pas la gauche française ni l’allemande. Est-ce encore utile dès lors d’essayer de comparer ?

Souverainistes

Répètons-le sans ambigüité : faire « plus d’Europe » signifie clairement un abandon de souveraineté dont avait songé les fondateurs Schuman ou Paul Henri Spaak, voire Jean Monnet. Jusqu’où ? La réponse vient parfois de là où on ne l’attend pas. Ainsi  cette « préoccupation majeure » de Nicolas Sarkozy lorsqu’Eurostar, l’opérateur TGV Paris-Londres-Bruxelles, choisi Siemens plutôt qu’Alstom pour le renouvellement de ces rames (1). Ainsi de l’échec de la fusion EADS-BAE où les réticences allemandes s’inscrivaient dans une possible perte de contrôle des fleurons teutons. Et on pourrait citer mille autres exemples.

S’ajoute à cela les conséquences de la mondialisation et des échanges planétaires. Plusieurs nations européennes brandissent la menace douanière pour se préserver des importations à bon marché et des cercles économistes et des dirigeants politiques n’hésitent plus à prôner la « démondialisation » en rétablissant les frontières et la souveraineté des Etats, malmenées par trente ans de politiques libérales et libre-échangistes. Dans le même ordre d’idée, la question de l’immigration a pris le tournant de l’utilitarisme avec le choix de doser les migrants selon l’atout économique qu’ils seraient susceptible de procurer.

En conclusion, et de manière basique, au-delà des facilités d’usage, le citoyen reste très attaché à son terroir et n’entend pas « devenir l’autre ». Quel allemand voudrait devenir français ? Quel belge voudrait devenir finlandais ou grec ? La question culturelle est le ciment de la politique fiscale et sociale. Et ce n’est pas pour demain. Que les pro-européens lèvent le doigt…

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